Pica Ouazi
16/10/2019 19:13

Entretien : La loi sur les hydrocarbures décortiquée par le chercheur Belkacem Boukherouf

Algérie - La loi sur les hydrocarbures continue de susciter moult réactions de la part de la classe politique et des économistes. Afin d’éclairer l’opinion publique sur les tenants et aboutissants de ce projet, nous avons interviewé Belkacem Boukherouf, enseignant-chercheur à la Faculté d’économie de l'Université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou.

Sommaire

La loi sur les hydrocarbures dans le contexte du Hirak

Observ'Algérie : Quelles appréciations faites-vous du projet de loi sur les hydrocarbures dans ce contexte particulier ?

Belkacem Boukherouf : Il convient de rappeler que cette loi sur les hydrocarbures intervient dans un contexte particulier, que ce soit du point de vue du marché et du commerce international des hydrocarbures, que sur le point de vue géopolitique. Il y a des bouleversements qui s’opèrent. Premièrement, l’Algérie avait traditionnellement une porte ouverte sur l’Europe. Elle avait des possibilités de commercialisation de son pétrole et gaz sur le marché européen. Elle se voit aujourd’hui concurrencée par l’arrivée de nouveaux pourvoyeurs, notamment le Qatar qui étend de plus en plus ses possibilités de commercialisation dans le vieux continent.

Il y a aussi une véritable volatilité des prix des hydrocarbures sur les marchés, ce qui impacte sérieusement les équilibres de plusieurs pays, notamment l'Algérie, dont l’essentiel de ses recettes repose sur les hydrocarbures.

Cette loi intervient dans un contexte politique particulier, puisque l’Algérie est traversée par des bouleversements sociopolitiques importants depuis le début du Hirak en février. L’appréciation qu’on peut avoir de ce texte, c’est qu’il doit exister. Il faut un texte régulateur qui va ordonner la politique nationale en ce qui concerne les hydrocarbures. Parceque les réserves du pétrole ont régressé de 60 % et que la demande nationale en hydrocarbures augmente d’une moyenne annuelle de 7 %. Il y a aussi une demande en électricité qui est en nette progression.

Tout cela est conjugué à un véritable recul de l’attractivité du marché algérien des hydrocarbures, car les partenaires internationaux ne veulent plus investir en Algérie. Ces éléments rendent l’existence d’un nouveau texte qui régit le secteur nécessaire. Sauf que dans ce contexte, on s’interroge sur la teneur du texte et les motivations profondes qui expliquent l’urgence de la légifération. Quelles sont ses limites et pourquoi le discuter aujourd’hui dans ce climat ?

ObservAlgérie : Le texte est-il une urgence ?

B. Boukherouf : Il faut un texte régulateur parce que les grandes entreprises étrangères ne veulent plus venir investir en Algérie dans les conditions actuelles. C'est dû au cloisonnement qui existe entre l’activité en amont et en aval de l’exploitation des hydrocarbures. Cela nous amène à dire qu’il faut revoir les anciens textes, sauf que ce n’est pas une urgence dans le sens où la fragilité des institutions actuellement et le manque de crédibilité des interlocuteurs officiels, qui sont en charge d’adopter cette loi, rend la négociation de ce texte difficile, car l’Algérie est en position de faiblesse.

Il faut dire que des textes aussi stratégiques et sensibles, qui engagent l’avenir national, doivent être portés par des institutions légitimes et dans un contexte où la souveraineté nationale est renforcée. Ces deux conditions n’étant pas réunies, cela risque de porter un coup à l’économie nationale.

ObservAlgérie : Cette nouvelle loi permet-elle le bradage des ressources et de la souveraineté nationales ?

B. Boukherouf : Oui, cette question se pose. On s’interroge sur les effets des dispositions de cette loi, adoptée par le gouvernement et qui sera surement votée par les deux chambres du parlement, sur la souveraineté nationale et les équilibres énergétiques. Il faut savoir que du point de vue stratégique, nous avons besoin de ce texte. Nous avons le devoir d’alléger les conditions d’accès de nos partenaires étrangers à l’investissement dans ce domaine. Nous avons besoin de leurs compétences, de leurs expertises et de travailler en partenariat avec eux.

L’appareil de production national est très faible. Sonatrach à elle seule ne peut pas assumer cette grande mission d’exploitation du pétrole. Un texte attractif est donc nécessaire, mais pas au point de brader les richesses nationales ou de porter atteinte à la souveraineté. Il faudra prendre un moratoire sur cette question sensible. Ce n’est pas une urgence, il faut mûrir le texte. Il faut laisser le temps à la collectivité nationale de prendre conscience de ce que contient le texte, de prendre les éléments positifs et de rejeter ceux qui sont négatifs.

Il faut savoir qu’à l’horizon 2030, le volume de la production nationale, du moins à l’état actuel des choses, va égaler le volume de la demande nationale. Ce qui fera que nous n’aurons plus d'excédent à exporter. Étant dépendants des hydrocarbures, nous risquons de nous retrouver dans une situation très critique. En 2040 nous risquons d’aller vers l’importation des hydrocarbures, ce qui nous pousse à anticiper.

ObservAlgérie : Ce texte encourage-t-il l’entreprise nationale Sonatrach à se développer ?

B. Boukherouf : J’ai lu le projet de loi sur les hydrocarbures en profondeur. Il est intrigant. Il parle des entreprises étrangères, des partenaires étrangers et ignore les partenaires nationaux. Ce texte ignore la possibilité de faire émerger de nouveaux partenaires nationaux. Il met l’accent sur la position monopolistique et de leadership de Sonatrach. Or, dans le cadre du développement des compétences nationales et de la concurrence à l’international, l’Algérie est appelée à renforcer son appareil de production indépendamment de Sonatrach, qu’il faut préserver.

L’Algérie doit penser à faire émerger de nouveaux acteurs, notamment dans le privé. Il n'y a pas de raisons à ce que les entreprises et multinationales privées étrangères viennent s’installer et intervenir sur le marché pétrolier, mais pas les entreprises algériennes. Nous avons du potentiel et de l’expertise. Il faudra les organiser et les mettre en condition. Ils deviendront d’excellents partenaires pour Sonatrach à moyen et long terme.

ObservAlgérie : Que pensez-vous du fait que le texte soit rédigé en collaboration avec les Majors ?

B. Boukherouf : Moi ça ne me dérange pas, du moment que ces entreprises sont des partenaires majeurs qui agissent sur le marché international. Elles ont une capacité d’action extrêmement sensible sur le marché et surtout sur les réseaux de distribution. Donc nous avons le devoir de les écouter. Mais il faut aller dans une stratégie de gagnant-gagnant.

Le besoin de ces partenaires est une réalité, nous ne pourrons rien faire seuls, on doit chercher les meilleurs partenaires, à condition qu’on parte en négociation dans de meilleures conditions ; avec des institutions légitimes qui peuvent défendre les intérêts de l’Algérie.

ObservAlgérie : Le texte est-il fait pour marchander un éventuel soutien politique pour le système en place ?

B. Boukherouf : Oui ça peut être vrai. Il faudra savoir que toutes les craintes suscitées par ce texte de loi sont liées au fait que, probablement, ceux qui tiennent le pouvoir aujourd’hui peuvent offrir sur un plateau en or le marché des hydrocarbures à des multinationales et des puissances étrangères. Pour gagner en contrepartie un soutien politique et un assentiment, si ce n’est un passage en force et un maintien au pouvoir.

Seulement, c’est une lecture politique. Ce qui m’intéresse, est le point de vue économique. Et de ce point de vue, il faut avoir une nouvelle stratégie et construire un nouveau paradigme. Il faudra penser « énergie ». Il ne faut plus penser « pétrole ». C’est l’erreur que commettent les décideurs algériens. Il y a un potentiel à exploiter, mais il faut aussi penser à l’avenir énergétique de l'Algérie.

Les conséquences de la loi sur les hydrocarbures

ObservAlgérie : Quelles seront les conséquences du texte s'il est mis en application ?

B. Boukherouf : Il y aura des conséquences positives et négatives. La teneur actuelle du texte offre une possibilité d’améliorer l’attractivité du marché algérien. Les entreprises étrangères devront être intéressées, d’autant plus qu’il y aura un décloisonnement dans l’activité en aval et en amont de l’exploitation pétrolière. Il y a aura aussi un effet positif sur le transfert de technologies et du savoir de ces entreprises avec une grande expérience.

En contrepartie, il y aura une perte de contrôle, notamment sur le segment le plus important de l’activité pétrolière. C’est-à-dire le segment en aval, tel que le transport, qui reste la chasse gardée de Sonatrach. Ce texte prévoit des concessions même dans ce volet où l’entreprise nationale tirait le maximum de profit. Avec cette loi sur les hydrocarbures, les entreprises étrangères peuvent contrôler tout le processus, dès la prospection. Il faut ajouter que ce texte ne fait pas de place à la compétence nationale. Il y a une exclusion tacite du privé algérien, alors que tous les textes doivent aller dans le sens de la mise en valeur de ces compétences.

ObservAlgérie : Ce texte remet-il en cause la nationalisation des hydrocarbures ?

B. Boukherouf : Le contexte appelle à de nouvelles attitudes. Nous sommes dans une ère où il y a une véritable interconnexion des économies. Il faut probablement même repenser l’idée de la nationalisation des hydrocarbures. Aujourd’hui, on parle de secteurs stratégiques, de secteurs sensibles. Alors que ce qui doit intéresser est la nécessité de construire une économie forte et d’en finir avec la dépendance culturelle aux hydrocarbures.

Nous devons renforcer notre économie en dehors des hydrocarbures. Il y a une nécessité à refonder l’économie algérienne sur d’autres paradigmes, éléments et facettes. Il faut développer une économie de savoir et aussi des possibilités de diversification indépendamment du pétrole. Parce que nous discutons d'une ressource épuisable. Elle n’est pas renouvelable. Le pétrole va s’épuiser dans moins d’un siècle. Nous avons le devoir, par rapport aux générations futures, de trouver de nouveaux créneaux qui vont permettre à l'Algérie de vivre dignement.

Loi sur les hydrocarbures : Quelle conclusion ?

ObservAlgérie : Avez-vous une conclusion à partager avec les lecteurs d'Observ'Algérie ?

B. Boukherouf : Je crois que les décideurs doivent mettre en veille cette loi. Il faut un moratoire d'une année à 18 mois pour que les conditions changent et que le climat soit plus serein pour discuter d’une question aussi stratégique. Par devoir, responsabilité et éthique, cette loi doit être mise en moratoire pendant que l’Algérie se dote d’institutions crédibles et légitimes et de responsables capables de négocier en position de force. Cette loi est utile, mais elle n’est pas indispensable dans la conjoncture actuelle.

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