Entretien avec Fethi Ghares : candidat aux présidentielles algériennes

Au siège du Mouvement démocratique et sociale (MDS), depuis le Telemly à Alger, ObservAlgerie a été reçu par Fethi Ghares, un candidat à la présidentielle de 2019. Ce nouveau visage de la scène politique veut avant tout instaurer un État de libertés individuelles et de droits.

ObservAlgerie : Fethi Ghares, vous êtes acteur de cinéma, vous avez 45 ans et vous voulez devenir Président de la République. Avez-vous eu vos 60 000 signatures ?

Fethi Ghares : Je suis plutôt acteur amateur. Je connaissais un réalisateur qui ne prenait jamais d’acteurs professionnels, afin de rendre ses personnages plus vrais et plus touchants. Il m’avait alors proposé un rôle, et c’est comme cela que ma carrière d’acteur a commencé. Sinon, j’ai étudié l’agronomie et j’ai été attiré par la politique à un âge très précoce.

Et pour répondre à votre question sur les 60 000 signatures : non pas encore. Nous avons commencé notre pré-campagne en juillet 2018 à Renca dans la wilaya de Relizane, théâtre d’un massacre du GIA en 1997. Jusqu’à maintenant nous avons fait une quinzaine de wilayas où nous avons installé des bureaux pour récolter des signatures et faire campagne.

Obs : À un âge très jeune, vous avez été islamiste, puisque vous avez suivi le Front Islamique du Salut (FIS). vous avez alors intégrer la mosquée salafiste et vous y êtes resté assez longtemps. Pour ensuite réalisé que ce n’était pas ce qui vous convenait. Comment avez-vous eu ce déclic ?

F. G. : À 19 ans, j’avais déjà compris que l’islamisme allait conduire l’Algérie au chaos. On a suivi le mouvement parce que c’était la tendance de l’époque, mais on avait quand même une certaine maturité et une culture politique. Tout cela m’avait aidé à comprendre beaucoup de choses.

Je tenais également à dire que je n’ai trahi aucun parti et que je n’ai pas changé d’idéal. Mon idéal a toujours été la « justice ». J’ai juste changé de moyen. Dans le passé, je croyais qu’en politisant la religion, on pouvait obtenir un monde plus juste. Or, c’est faux et mon expérience me l’a prouvé. Quand on est croyant, la religion est juste une motivation.

Obs : Quelles sont les grandes lignes de votre programme électoral ?

F. G. : Mon programme repose sur deux piliers principaux : bien répartir les richesses et relancer la production. C’est ce qui va donner naissance à un État de droit. Il faut mettre fin à l’économie actuelle fondée sur l’import-export, la spéculation, l’informel… Le système actuel est stérile ; il ne produit pas, mais consomme énormément.

L’État doit s’inscrire dans une nouvelle logique économique qui est : la logique productive. Ceci est ma grande orientation. Pour ce qui est des détails et des moyens d’y arriver, il serait  à mon futur gouvernement de trouver les bonnes méthodes.

À titre d’exemple, dans mon programme, je propose de changer la monnaie pour intégrer l’informel dans l’économie nationale. Mais les détails de ce processus et de cette période de transition seront définis par mon gouvernement.

Obs : Vous mettrez alors fin à toutes sortes d’importation?

F. G. : L’importation superflue. Cette politique basée sur l’import-export connaîtra une fin. Cela dit, nous n’importeront que les réelles besoins, qui ne vont pas se faire au détriment de l’économie nationale. Je m’explique, l’importation devra être intégrée dans la logique productive. l’importation devra alors être un levier pour l’économie nationale.

Obs : Qu’en est-il de l’international ? Qu’allez-vous changer ?

F. G. : L’Algérie a des atouts pour imposer ses conditions sur le plan international, et les moyens dont elle dispose aujourd’hui sont plus important que ceux dont elle disposait dans les années 70, alors qu’à cette époque elle rayonnait déjà: c’était la mère des révolutionnaires.

Moi, je veux faire de l’Algérie la mère des démocrates dans un monde plus juste. Les pays sous-développés doivent s’unir et instaurer un équilibre. Le tiers-mondisme est une tradition, et on doit se débarrasser de cette cape qui nous colle au dos.

Obs : Le système sanitaire et la réforme hospitalière sont des enjeux électoraux importants, que proposez-vous dans le volet de la santé ?

F. G. : La santé est une question de choix politique. Le gouvernement actuel a choisi de ne pas lui accorder un grand intérêt. Et par conséquent, le niveau des prestations sanitaires, est similaire à celui des pays subsahariens. Et je ne parle même pas des hôpitaux du sud et des villes éloignées ; je parle des CHU de la capitale. Vous sortez de ces hôpitaux et vous trouverez des voitures de luxe, des véhicules très chers. Cela veut dire qu’on a un niveau de consommation qui équivaut celui des pays développés, mais les services et les prestations de ce pays restent médiocres.

Ce décalage reflète le choix du gouvernement actuel. La solution que je propose c’est de ne plus négliger aucun secteur. Le budget de l’État sera réparti d’une manière plus ou moins équitable. La santé ne sera plus secondaire, le niveau s’améliorera et on exigera des performances.

Obs : Fethi Gares, êtes-vous écologiste ?

F.G. : Parfaitement. Et je suis contre la politique de la voiture et cette industrie qui grossit en Algérie. Au lieu de développer le transport en commun, on encourage l’importation et on va même jusqu’à la subventionner. Le carburant est subventionné pour une simple consommation citoyenne, puisqu’on ne produit rien avec. L’impact de cette politique de la voiture se traduit par des accidents de circulation, des embouteillages, des villes qui étouffent sous la pollution… Il faut changer tout cela, investir dans les transports en commun au lieu de subventionner le carburant. Il faut aussi mettre fin au gaspillage, construire selon les normes, encourager le recyclage…

Obs : Vous êtes alors pour une énergie verte et écologique. comptez vous développer les énergies renouvelables ?

F. G. : Oui mais pas comme des alternatives énergétiques. L’Algérie doit promouvoir le mix-énergétique. Les énergies renouvelables (EnR) ont un coût important. Il faut savoir gérer cet équilibre entre les hydrocarbures, les EnR et pourquoi pas le gaz de schiste.

Obs : l’exploitation du gaz de schiste n’est pas une alternative écologique.

F. G. : La science évolue et les besoins stratégiques d’un État passent avant toute chose. Si d’ici 20 ans, le passage vers le gaz de schiste est une solution primordiale pour la survie des générations à venir, alors, oui, on exploitera le gaz de schiste. En contrepartie, je crois en la science, et je m’engage à mettre en place une politique qui favorise la recherche scientifique et le développement.

Obs : Vous avez évoqué la recherche scientifique et les compétences. Quelle-est votre vision de l’université algérienne ?

F. G. : Le budget de la recherche est insignifiant, comment voulez-vous faire de la recherche?  Ce que je propose, moi, c’est de supprimer la subvention. Les cités universitaires, le transport des étudiants, les cantines et les autres services proposés seront payants. Mais les bourses que percevront les étudiants seront plus élevées. Les étudiants auront un salaire. On va l’estimer à 70 mille dinars, par exemple. Ce revenu reviendra directement à l’étudiant, et l’aidera à être plus autonome et plus responsable ; il valorisera les études supérieures. Cependant, il ne faudra pas refaire l’année !

Obs : Dans une conférence de presse, vous avez parlé de « désendoctriner l’école », qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

F. G. : L’école, c’est le savoir. Ce n’est pas la cour des batailles idéologiques. Le rôle de l’école est d’éduquer et de former ce qu’on appellera par la suite une « élite ». Je suis pour l’enseignement de l’histoire religieuse dans le monde et l’histoire islamique, mais ce n’est pas à l’école d’apprendre aux enfants comment faire les ablutions. Ces établissement seront réservés exclusivement au savoir. Il y aura des mosquées, pour tous ceux qui veulent inculquer une éducation religieuse à leurs enfants.

Obs : Justement, qu’en est-il de ceux qui ne veulent justement pas avoir d’éducation religieuse ou alors une religion autre que l’islam ?

F. G. : Je vais d’abord vous répondre par l’islam. Il y a des Algériens musulmans qui ne veulent pas que leurs enfants étudient l’islam malikite. Ils sont ibadites et ils aimeraient enseigner cela à leurs enfants. Vous voyez que ce n’est pas une question de religion, vu que les malikites et les ibadites partagent la même croyance.

Aujourd’hui, il faut aller au-delà des religions et se baser sur la citoyenneté algérienne. Moi, je plaide haut et fort pour la liberté du culte. Un article dans la constitution ne suffit pas, il faut être pédagogique et expliquer cela à la population. C’est le rôle de l’école, du politique, des médias, des intellectuels… La société algérienne n’est pas différente des autres sociétés ; il nous faudra juste du temps pour nous adapter à ces libertés.

Obs : En parlant des libertés individuelles, vous avez annoncé que vous autoriserez le droit à l’avortement en Algérie. Mais qu’en est-il des homosexuels ?

F. G. : Dans un État de droit, les libertés personnelles et les orientations sexuelles sont des questions intimes, qui ne concernent nullement le gouvernement. L’exécutif ne va pas se mêler des consciences et des mœurs. L’avortement sera légal, tout comme la consommation de cannabis et l’homosexualité.

Je ne favoriserai aucune communauté, ni par des codes, ni par des lois. La loi va niveler la société, et se comportera de la même manière avec tout le monde. Chaque individu sera libre de faire ce qu’il veut de son corps. Je promets aux Algériens de mettre en place un système qui protège et assurera toutes les libertés individuelles et collectives.

Obs : Quand vous dites liberté collective, on a envie de vous dire « l’autonomie de la Kabylie »

F. G. : La décentralisation est l’ultime recours. Il faut une autre politique de gestion administrative, où on donnerait plus de prérogatives aux localités. Les libertés qui y seront consacrée – l’État de droit et la décentralisation – peuvent apaiser ces tensions.

Obs : Quel est votre slogan de campagne ?

F. G. : J’y réfléchis encore. Mais il est certain que ça va être basé sur le mot « travail », pour rassembler les forces de travail dans le public et le privé, travailleurs et entrepreneurs.

Je suis également pour un système de déclaration, cela veut dire que pour organiser des syndicats, des manifestations, des protestations, des associations… l’autorisation et l’agrément ne seront plus exigés. Il faut que la société s’autonomise, qu’elle prenne des initiatives et qu’elle s’organise.

Obs : Auriez-vous quelque chose à ajouter ?

F. G. : Pour ceux qui croient en cette « Nouvelle Algérie », je leurs dis que le seul moyen d’y parvenir, c’est l’engagement politique. Cela commence par le vote. Il ne faut pas boycotter, il faut aller voter et surveiller les urnes. il faut aller arracher les urnes parce que le système actuel les confisque.